10/12/2017 Le CCFD-Terre Solidaire par le père Pierre BEZIN

Mon regard sur le CCFD-Terre Solidaire

   Pourquoi cette réflexion ?

-  La faim dans le monde m'a toujours interpellé. Faim de nourriture et faim de tout ce qui est nécessaire à une vie humaine digne et libre. C'est un scandale dans le monde actuel si riche et capable de tant de choses. Un scandale de ce fait que les premiers à souffrir de la faim sont ceux qui produisent la nourriture : des cultivateurs ou d'anciens cultivateurs.
« La grande question de la famine, nous devrions en faire pour un temps au moins la seule question, parce qu'elle conditionne toutes les autres. Qui ne mange pas à sa faim, qui ne peut assurer cette base animale de toute existence humaine n'est pas homme à part entière. Il n'y a pas de dialogue possible dans l'humanité tant qu'une part de cette humanité est vouée à l'inhumanité. » François de Ravignan.

-  Le combat contre la faim fait partie de notre foi chrétienne. Comme le combat contre toute injustice. Je rappelle que le « miracle » (on devrait l'appeler signe) de la multiplication des pains est raconté six fois dans les évangiles. C'est dire que pour Jésus et donc pour Dieu la question est importante.
-   J'avais résumé en 1979 le livre de Cosmao : « Changer le monde, une tâche pour l'Eglise » pour le faire connaître dans le diocèse.
-  J'ai été aumônier du CCFD en Saône-et-Loire pendant 9 ans : 9 années qui furent pour moi les plus importantes de mon ministère. J'aime le redire : le CCFD, c'est l'Eglise telle que je l'aime.
   Ce texte a deux chapitres : un regard positif et un regard négatif. Ce qui me réjouit et ce qui me fait mal.                                                 

EN  POSITIF

   1- En 1960, la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture) lance un appel pour lutter contre la faim dont souffre une partie importante de la population mondiale. Le Pape Jean XXIII répercute cet appel et les évêques de France décident d'engager une action immédiatement. Ils confient l'affaire à un évêque, Mgr. Jacques Ménager et à un catholique engagé politiquement, Philippe Farine, ancien militant de la JEC, puis directeur des Coeurs Vaillants (ACE aujourd'hui), puis député socialiste. Ils créent le CCF, (Comité Catholique contre la Faim), en 1961, qui lança aussitôt une première campagne. Dès le départ, ils se sont donné des principes qui me semblent excellents.

A- D'abord ne pas créer en France un nouvel organisme caritatif catholique à côté des autres : Secours Catholique, Conférence St Vincent de Paul... Le problème est si important qu'il faut que ce soit l'Eglise de France dans son ensemble, sous l'autorité des évêques, qui s'engage dans une action commune. Le CCF est ainsi formé de délégués représentants de mouvements d'Action Catholique, de services caritatifs, l'enseignement, les Scouts, etc...Actuellement c'est une collégialité de 28 mouvements et services d'Eglise, avec un Comité National et un comité dans chaque diocèse. Et quelques équipes locales dans des paroisses.

B- Avec les pays dits du Tiers-Monde, à tout prix ne pas faire de l'assistanat, ne pas envoyer de la nourriture ou des produits fabriqués en France, (c'est parfois nécessaire et urgent, mais des organismes d'Etat et du monde civil le font), ni des coopérants français. Si on les aide en donnant de l'argent, c'est pour soutenir des organisations, des associations que les gens de ces pays se sont données  eux-mêmes. Il s'agit de collaborer avec des partenaires que l'on apprend à connaître. Dès le début le CCF a beaucoup insisté sur ce terme de partenaire.

C- Renouveler le sens du Carême, en confiant son animation au CCF. Selon le thème cher aux prophètes de l'A.T. ; le jeûne que je préfère, dit Dieu, c'est la recherche de la justice entre vous. Les disciples de Jésus ajoutent : et entre les peuples de toute la terre. Un carême qui corresponde au message de Jésus : il insiste sur l'amour du prochain quels que soient sa nationalité, sa situation, sa religion, son athéisme ; il donne la priorité aux pauvres, aux malades, aux exclus. Jésus qui insiste sur l'action et la manière de vivre plus que sur la religion.

D- Dans l'organisation des comités, une règle d'or a été édictée : tous les cadres qui ont une responsabilité, bénévoles ou salariés, (le Président National est non salarié, le Délégué Général l'est) ont un mandat de 9 ans maximum. Il y a donc un renouvellement constant dans un monde qui évolue. Il y a actuellement 15 000 bénévoles et 157 salariés ; parmi eux un  délégué de région dans chaque région de France pour faire le lien entre le National et les Comités diocésains.



   2- En 1966, sous l'influence du Père Lebret, dominicain, économiste, le CCF devient le CCFD (Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement) : la lutte contre la faim passe par le développement. Philippe Farine en devient le premier président laïc.
L'année suivante le Pape Paul VI publie une encyclique sur le développement des peuples : « Populorum Progressio ». Le Père Lebret a participé à sa rédaction.

   3- Dès le départ en 1961 le CCF s'était donné deux missions : « là-bas », soutenir les partenaires, « ici », donner des informations et des formations sur ce que vivent bien des peuples dans le monde, comment certains réagissent et s'organisent face à des situations de misère, et ce que nous avons à faire. Une troisième mission a émergé depuis bientôt dix ans.

A- Première mission :  Soutenir des partenaires là-bas
Soutenir des partenaires dans les pays du Sud et de l'Est. Il ne s'agit pas d'individus, mais de groupes, d'associations, de syndicats, qui parfois sont importants et s'étendent sur tout un pays, comme la Pastorale de la terre au Brésil ; ou même sur plusieurs pays, comme au Sahel.
Le but choisi, c'est que les peuples retrouvent la possibilité de se développer par eux-mêmes. Ils ont su se nourrir par eux-mêmes pendant des milliers d'années et accéder parfois à une culture extraordinaire. Ils ont connu des famines, mais l'Europe aussi. Mais à l'heure actuelle, des peuples sont condamnés à ne plus pouvoir vivre sans l'aide de pays riches. Le CCFD ne veut pas décider à leur place, mais il soutient financièrement et amicalement les décisions qu'ils prennent.
 * En Mauritanie, l'association Mauritanie 2000 permet à 2000 femmes de travailler dans des conditions saines à l'achat, la transformation, le commerce des produits de la mer.
 * En Guinée, la Fédération des paysans du Fouta-Djalon a lancé la culture de la pomme de terre « La Belle de Guinée ». En 10 ans elle s'est imposée sur les marchés de l'Afrique de l'Ouest. Aujourd'hui elle fait vivre 20 000 producteurs et nourrit 500 000 personnes.
* Aux Philippines, IRDF développe des fermes agro-écologiques : 3 319 fermiers y sont engagés
* En Birmanie, le KWAT apporte à des femmes des services d'éducation et de santé, et une formation pour défendre leurs droits et ceux de leurs enfants.
* En France le CCFD soutient la FASTI, fédération des ASTI qui aident les migrants. A Chalon-sur-Saône, le  CCFD a participé autrefois à la création de l'UTIT, Union des Travailleurs Immigrés Tunisiens. Le responsable m'a dit un jour : « Si nous n'avions pas eu le CCFD, l'UTIT n'aurait pas existé. »

B- Deuxième mission : L'information et la formation ici
Il s'agit de faire connaître en France la situation des peuples pauvres, la responsabilité des peuples riches, la responsabilité mondiale à laquelle nous sommes appelés par l'évangile et les moyens que propose le CCFD pour agir ; faire connaître nos partenaires  dans leur lutte contre la faim et  l'injustice.

La Conférence des évêques de France lui ayant confié cette mission, le CCFD s'adresse bien sûr d'abord aux chrétiens, en particulier durant le Carême.
Il publie chaque année une plaquette de Carême qui donne un thème d'année, des pistes pour des rencontres-débats, des réflexions sur l'évangile et la solidarité, un guide pour préparer l'animation de l'eucharistie du 5ème dimanche.
Il propose aux enfants et adolescents des jeux pour un  après-midi « Bouge ta Planète ».
Il publie tous les deux mois une revue « Faim et Développement »  (par abonnement).
Une lettre est adressée aux bénévoles qui se sont inscrits au CCFD sans faire partie d'aucun mouvement d'église.
Des plaquettes sont publiées sur différents thèmes : « Spiritualité de la Solidarité Internationale » - « Au service du bien commun » - « Chemins de fraternité » - « L'économie au service de l'humanité » - « le défi de la paix (Palestine et Israël) » - « A la rencontre du frère venu d'ailleurs » - « Palestine Israël : pour en finir avec les idées reçues » etc...
Et aussi des affiches et tapisseries pour les églises et les paroisses.

Pour le grand public :
Adresse : 4 rue Jean Lantier 75001 Paris Tél : 01 44 82 80 00
Il y a internet :
* pour le National : ccfd-terresolidaire.org 
* pour la région Bourgogne-Franche Comté (et chaque département) : http//blog.ccfd-terresolidaire.org
Des affiches parfois dans le Métro et les gares SNCF.
Des publicités dans les radios et télés.

A la Pentecôte 1992, pour le 30ème anniversaire, une grande exposition a été organisée au Bourget, Terre d'Avenir. 400 associations, 70 partenaires, des stands de tous pays, 60 000 visiteurs sur deux jours. Pierre Bérégovoy, Premier Ministre l'inaugurait. Un duplex avec Rio où se tenait la première conférence mondiale de l'environnement. Un animateur des favelas débattait avec la ministre du logement de France. Un spectacle de 150 acteurs, danseurs, musiciens. Pendant la semaine précédente, j'avais participé à la construction du stand de Kanak de Nouvelle-Calédonie. Je n'ai su qu'après que l'UTIT de Chalon-sur-Saône avait son stand, ainsi que celles de deux autres villes.

C- Troisième mission : Le plaidoyer
Depuis plus de dix ans, le CCFD nommé maintenant « CCFD-Terre Solidaire » y consacre désormais une partie de son personnel et de ses ressources.
Il s'agit, en collaboration avec d'autres organismes, de faire pression sur les hommes politiques, sur les décideurs, afin d'obtenir des changements politiques et sociaux dans différents domaines. Par des campagnes de signatures, des manifestations, des informations dans les médias, des rencontres avec des responsables. 48 campagnes ont mobilisé 8 salariés du CCFD-Terre Solidaire
* « L'Europe plume l'Afrique ». Les lois du commerce mondial permettaient aux Européens de vendre à bas prix en Afrique Noire les bas morceaux de poulets non consommés chez nous. Les éleveurs d'Afrique faisaient faillite. Une taxation sur le poulet congelé importé a encouragé la production locale.
« Les agrocarburants, ça nourrit pas son monde ». Des terres, au Brésil et en Indonésie par exemple, sont destinées à cette production. Le Parlement européen décide en 2008 de diminuer le volume des agrocarburants. 
*« Stop paradis fiscaux » Des pays où l'argent productif paie peu d'impôts. Dans les îles ou en Europe (Jersey, Luxembourg...). Une source de fortunes colossales. Le Conseil Européen étudie la proposition d'une transparence pays par pays. Le gouvernement s'engage pour la transparence comptable des entreprises qui bénéficient du soutien de l'Etat.
*Des multinationales HORS JEU » En 2013 l'effondrement d'une usine à Rana Plaza au Bangladesh avait fait 1100 morts. Un plaidoyer demande que les multinationales soient responsables des impacts de leurs activités dans les pays du Sud. Le 30 Mai 2015 une loi a été votée en 1ère lecture à l'Assemblée Nationale.
Ce sont quelques exemples qui montrent que «  le plaidoyer ça marche » et qu'il est possible d'agir.

J'apprécie cette troisième mission : par là le CCFD- Terre Solidaire s'associe à d'autres organismes pour lutter contre les injustices énormes du monde actuel.
Le premier principe de la morale sociale de l'Eglise est celui-ci : l'ensemble des biens de la terre est destiné par Dieu à l'ensemble des hommes. Et ce  principe passe avant les droits de propriété et de libre commerce. Il peut être admis par des athées, il suffit de supprimer « par Dieu ». Si des gens souffrent de malnutrition et de grande pauvreté, c'est parce que de trop richesses sont accaparées par un petit nombre.
Je n'aime pas beaucoup le proverbe attribué aux Chinois : « Si un homme a faim, il ne suffit pas de lui donner un poisson ; il faut lui apprendre à pêcher. » Les peuples pauvres sont toujours regardés comme des incapables, et les Occidentaux leur seraient supérieurs. Or les hommes savent pêcher depuis des milliers d'années, depuis le Paléolithique : la longue période de la cueillette, la chasse, la pêche, et la fabrication des outils nécessaires. Si actuellement les pêcheurs du Sénégal et de Mauritanie connaissent des difficultés, c'est parce que les Norvégiens, Français, Espagnols, Japonais viennent dans leurs eaux territoriales ramasser les poissons avec d'énormes moyens, quitte  à rejeter à la mer ce qui n'a pas beaucoup de valeur commerciale.

   4- Le financement.
Il est assuré essentiellement par
* des dons, en particulier les offrandes de Carême. Les paroisses sont invitées à distribuer des enveloppes pour les offrandes. 350 000 donateurs. Pour 2014, le total se monte à 33 049 000 €. (31 660 000 € en 2013).
* des subventions,
* les ressources des Fonds Communs de Placement.
Le total du budget est de 39 379 000 € (37 272 000 € en 2013).
La part de la générosité des donateurs affectée aux projets des partenaires est de 80,20%.

   5- Les fonds communs de placement : FCP.
Les FCP solidaires existaient aux USA. Le CCFD a été le premier à les proposer en France en 1983, grâce au Crédit Coopératif.
Il s'agit de placer son épargne en ne cherchant pas d'abord le meilleur rendement et le plus sûr, mais en refusant, pour des raisons d'éthique et de transparence, certaines entreprises (armement par exemple), et en partageant une partie des intérêts, 25 ou 50% avec le CCFD. Les banques aujourd'hui présentent des FCP solidaires pour différentes associations.

   6- La SIDI (Société Internationale pour le Développement et l'Investissement).
C'est une Société filiale du CCFD-Terre Solidaire créée en 1983 comme le FCP Faim et Développement (12 rue Guy de la Brosse 75005 Paris - Tél. 01 40 46 70 00    www.sidi.fr)
Ce n'est pas une association, mais une société financière : on n'y fait pas de dons, on y achète des actions, en acceptant de ne pas recevoir de dividendes.
Le capital variable est actuellement de 15 millions d'euros. On peut acheter à tout moment des actions : 152 euros. On peut les revendre facilement : le CCFD-Terre Solidaire les rachète. Il forme avec quatre congrégations de religieuses un groupe de 51% d'actionnaires.

Il s'agit de participer à la création et l'activité d'institutions de micro-finance dans des pays du Sud et de l'Est.
Le but : octroyer des prêts à des petits producteurs, hommes et femmes, artisans, paysans, entrepreneurs, exclus des circuits bancaires classiques.
Le réseau des partenaires de la SIDI : 40 structures dans 26 pays. 300.000 prêts de 50 à 5.000 euros octroyés en 2002.
* SIPEM, à Madagascar, pour soutenir des entreprises en milieu urbain. De 1997 à 2002 : 4'5 millions d'euros prêtés à 2.400 promoteurs. Recouvrement : 93,8%.
* EMT Cambodge. Des crédits pour une population rurale. En 2002 , 4,1 millions de dollars de prêts à 84.000 clients.
* BANCOSOLIDARIO en Equateur : banque pour les micro-entrepreneurs. En 2002, 99 millions de dollars de prêts à 70.000 clients
* CERUDEB en Ouganda : banque solidaire pour la micro-finance en particulier en milieu rural. En 2002, 22 millions de dollars ont été prêtés à 30.000 clients.
* Un exemple de coopération : PROFUND en Amérique Latine + la SIDI + 12 structures financières de proximité s'unissent pour la micro-finance dans 10 pays d'Amérique Latine. 400.000 entreprises sont financées. La SIDI assure la vice-présidence du CA.

CONCLUSION

   J'estime que l'action du CCFD-Terre Solidaire est remarquable sous toutes ses formes.
Bien des personnes que j'ai rencontrées, qui lui ont consacré ou lui consacrent une part de leur vie soit comme bénévoles pour la plupart, soit comme salariées, y ont trouvé  une source de joie. Il y a des imperfections, certes, il y a eu des échecs. Les documents sont parfois difficiles et répétitifs. Mais les décisions prises vont dans le bon sens et le travail est sérieux.
Par exemple, j'ai été longtemps actionnaire de la SIDI et même pendant quelques années correspondant pour la Saône-et-Loire. J'essayais de faire connaître cette société et son action. J'allais tous les ans aux Assemblées Générales parmi des gens venus de toute la France. J'ai aimé le sérieux et l'enthousiasme qui s'y manifestaient. Le comptable professionnel qui venait chaque année, parisien d'origine marocaine, a interrompu une année son exposé pour dire avec une certaine émotion combien il appréciait notre action à travers le monde.

   Dans le livre « Pour une Terre Solidaire », Stéphane Hessel, le célèbre auteur de « Indignez-vous », ami de longue date du CCFD, écrit ceci :
« Quand on cherche un poème qui a un rapport avec cet énorme travail que le CCFD-Terre Solidaire réalise depuis maintenant cinquante ans, deux vers de « Sous le pont Mirabeau » de Guillaume Apollinaire me viennent à l'esprit : « Comme la vie est lente et comme l'espérance est violente »                                                     


EN NEGATIF

   Il ne s'agit pas ici de critiquer le CCFD-Terre Solidaire et surtout pas les personnes qui l'ont animé et l'animent aujourd'hui. Je sais trop le temps qu'ils lui consacrent, la foi qui les anime, la valeur des choix, des décisions, des actions de l'organisme. Mais je souffre de ce qu'il a échoué en certains domaines malgré ses nombreuses réussites.

   1- L'Eglise de France, même celle des militants, n'a pas suivi dans son ensemble l'intuition des pionniers de 1961. Pour répondre à l'appel de Jean XXIII, ils ne voulaient pas créer une association supplémentaire au milieu des autres, mais engager toutes les forces de l'Eglise dans ce combat pour la justice entre les hommes et les peuples de toute la terre.
Le CCFD-Terre Solidaire est certes formé d'un certain nombre de mouvements et services d'Eglise, 28 à l'heure actuelle. Mais d'une part tous ne se sont pas engagés. D'autre part, dans chacun des mouvements et services bien des membres ne connaissent pas cet engagement, et parfois s'y opposent et choisissent une autre action à leur goût.
De plus à l'heure actuelle l'Action Catholique est en perte de vitesse : le CCFD-Terre -Solidaire risque d'en souffrir.

   2- Quand il s'agit de ce qu'on appelait le Tiers-Monde, bien des chrétiens partagent la mentalité de certaines catégories de Français. Même si certains participent à des secours et de l'entraide dans tous les pays avec courage et générosité : Croix-Rouge, Médecins sans frontières.... soutenus par des donateurs nombreux et réguliers, d'autres réagissent différemment de deux manières.
 Soit ils disent : « on a déjà assez à faire chez nous pour aider et secourir ». Ce n'est pas l'amour universel que nous annonçait Jésus.
Soit ils acceptent d'aider une famille ou un village. C'est de l'assistanat, cela ne change pas les choses. 
Gabriel Marc, l'un des Directeurs de l'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), qui fut Président du CCFD dans les années 1980, parlait d'un émiettement de la solidarité : chaque jour, écrivait-il, une association d'aide au Tiers-Monde se crée en France, publiée au Journal Officiel.

   3- Des paroisses ne transmettent pas les informations qui leur sont données. Peu nombreuses sont celles qui font appel aux Comités Diocésains pour organiser des réunions d'information, pour présenter l'action des partenaires. Bien que la Conférence des Evêques de France ait confié l'animation du carême au CCFD- Terre Solidaire, certains curés refusent la collecte de Carême, parfois contre l'avis de paroissiens actifs, et organisent un partage de Carême à leur gré.

   4- Le CCFD-Terre solidaire a été critiqué par certains Evêques et Cardinaux de Rome.
On lui a reproché de ne pas financer la construction d'églises ou de salles paroissiales : ce n'est pas son rôle. Et il y a eu un vent d'anticommunisme qui a soufflé dans l'Eglise : on voyait du communisme partout. Dom Helder Camara le répétait : « Je nourris un pauvre et l'on me dit que je suis un saint ; je demande pourquoi il n'a pas de quoi se nourrir, et je suis communiste. »
Lorsque Gabriel Marc a terminé son mandat de Président, je lui ai écrit pour le remercier de son action et de sa parole riche et vigoureuse Il m'a répondu par une longue lettre où il me confiait avec une certaine amertume la manière dont il avait parfois été mal reçu par certains Evêques de France et Cardinaux de Rome.

   5- Il y eut les attaques du Figaro-Magazine.
Durant les années 1980, Louis Pauwels, directeur de cet hebdomadaire du Samedi, écrivait des articles contre le CCFD. Il l'accusait de soutenir des partenaires communistes. Nous utilisions  l'argent provenant de catholiques situés à droite pour des gens situés à gauche ; et pour leur permettre d'acheter des armes. Un des partenaires libanais invité en France pour le Carême était même accusé d'avoir fait sauter un avion de la Lufthansa. Ces attaques étaient d'une grande violence. Des commandos venaient avec des couteaux crever les pneus de ceux qui venaient à nos soirées. Bien des chrétiens étaient troublés, et des anciens le sont toujours.
Souvenir personnel : le Figaro-Magazine avait raconté une action soi-disant condamnable d'un partenaire. En affirmant dans un titre bien souligné : Nous sommes les premiers dans la presse européenne à faire connaître cette affaire. Lors d'une réunion en Février-Mars, une femme voulant me contredire présente le numéro du journal et l'article en question. J'avais pris mes précautions : je sors deux journaux : un numéro de « Témoignage Chrétien » de Décembre, et un numéro de « La Croix » paru l'avant-veille du Figaro. Tous deux présentaient l'affaire sous un autre ton. Je pouvais dire : « Vous voyez qu'il y a mensonge : votre journal n'est pas le premier à citer cette affaire » Elle en a pleuré.
Il reste que ces attaques ont influencé longtemps bien des chrétiens.

   6- Le Carême. Là aussi il me semble qu'il y a un échec du CCFD-TerreSolidaire.
Les pionniers à qui les Evêques de France avaient confié sa création, Mgr Jacques Ménager et Philippe Farine, proposaient de l'utiliser pour donner un nouveau sens au Carême. C'était l'époque du Concile. On rêvait de donner à l'Eglise une nouvelle vie. Quelque chose de nouveau était en train de naître et bien des chrétiens étaient animés d'une forte espérance. Le Carême, on ne savait plus bien ce qu'il comportait, à part manger du poisson à la place de la viande, assister à un chemin de croix le vendredi, se confesser. Le CCF de l'époque avait émis l'idée de prendre ce temps pour inviter les chrétiens à rechercher ce qu'il fallait changer dans notre vie personnelle et collective pour que règne plus de justice dans notre monde, pour travailler au Royaume annoncé par Jésus, pour que notre humanité soit plus fraternelle ; faire connaître la situation des peuples condamnés à la misère et à la faim, et participer à leurs efforts et à leurs luttes pour retrouver les moyens de vivre par eux-mêmes.
Or ce changement ne s'est pas produit et le CCFD a eu de moins en moins de place pour que cela devienne une réalité. L'ensemble de l'Eglise de France ne s'est pas mobilisé dans ce sens. Il y a là un échec du CCFD-Terre Solidaire qui est un échec de l'Eglise.


CONCLUSION

  J'aime l'Eglise. C'est par elle que le message de Jésus est parvenu jusqu'à nous, à travers les siècles. Sinon il se serait perdu dans les sables.

   Mais je pense que l'Eglise a fait depuis bien longtemps de la foi une religion. Elle est disciple de Jésus, mais Jésus n'a pas créé une nouvelle religion, pour la bonne raison qu'il en avait une, qu'il la pratiquait même s'il la critiquait et s'il renversait bien des choses concernant toutes les religions. Nous sommes disciples d'un condamné à mort, condamné par sa religion. Et pourtant Juif depuis sa naissance, il est resté Juif jusqu'au bout.
Et quand il dit : « Convertissez-vous. », il ne nous demande pas de changer de religion, mais de changer notre vie et notre monde. Il a été porteur d'un message, et l'Eglise est appelée à être messagère à sa suite. Il a été messager du Royaume de justice et de paix ; messager de l'amour universel du prochain quel qu'il soit, et en particulier du plus pauvre, du plus faible. Il faut reconnaître que l'Eglise a mis 2.000 ans pour comprendre qu'aimer son prochain, c'est l'aimer avec sa religion ou son athéisme.

   Dans l'esprit de nos contemporains, l'Eglise apparaît comme une religion qui par ses prières, ses rites, ses célébrations, apporte au monde le salut que l'on considère comme le salut de l'âme et le salut après la mort.
Je vais vous citer ce qu'écrit un théologien qui remet les choses au point, et j'expliquerai comment sa pensée sur la mission de l'Eglise exprime sur deux points essentiels ce qui se vit au CCFD-Terre solidaire.
    « Quand l'Eglise se propose de coopérer avec le genre humain pour sauver l'homme et la société, il ne s'agit pas de la fin éternelle et surnaturelle qui, par définition, excède les attributions dudit genre humain ; cependant, si elle s'y sent obligée, c'est en vertu de sa mission divine et parce que le salut ne se divise pas : Dieu veut la réussite de sa création telle qu'il l'a faite et selon ses fins propres, il veut le bonheur naturel et temporel de sa créature pour la conduire à la béatitude éternelle, et il la confie à son Eglise en vue de sa sauvegarde totale, sur tous les plans. Enfin, s'il doit y avoir collaboration, c'est que l'Eglise ne se sent pas capable d'assumer cette charge à elle seule et appelle à l'aide tous les hommes de bonne volonté : elle a besoin d'eux pour remplir dans sa totalité la mission qui lui incombe. Elle se positionne ainsi dans une catholicité ouverte sur le dehors, qui l'oblige à partir travailler bien au-delà de ses frontières à des fins qui ne sont pas ordonnées à son bien institutionnel propre : elle est envoyée au monde et à son service. »
Joseph Moingt : « Dieu qui vient à l'homme ».

    Voici deux points essentiels de la foi chrétienne qui sont primordiaux pour le CCFD :

      1- Quand on parle de sauver le monde, ce qui est la mission confiée par Dieu à l'Eglise, il ne s'agit pas d'abord du salut éternel, mais du salut aujourd'hui, en bien des domaines la paix, la justice, la sauvegarde de la nature, par exemple. Et c'est justement la première mission du CCFD.

       2- Cette mission reçue de Dieu, l'Eglise est incapable de l'assurer seule à cause de l'ampleur des défis mondiaux. Il lui faut collaborer avec les personnes et les peuples de tous les continents, de toute religion, de tout athéisme. Et c'est exactement ce que fait le CCFD en coopérant avec des partenaires.

   Je souhaite que l'on comprenne enfin un jour que le CCFD n'est pas dans l'Eglise de France un organisme parmi les autres, mais qu'il exprime par son action un des aspects de la mission de toute l'Eglise.           


                                                                               Père Pierre BEZIN – 15 septembre 2015